Covoiturage : du rififi et du blabla
Mais aussi le retour du fordisme, quelques milliards d'économies et des jolis graphiques, le tout dans une seule infolettre

Édito
Par Guillaume Bresson
Le covoiturage a le vent en poupe, et ce étrangement depuis que le coût du carburant a explosé et que l’État propose un mécanisme de primes aux conducteurs qui se décident à partager leurs sièges remplis de miettes avec des inconnus. "Fin du monde, fin du mois, même combat" pourrait-on alors résumer d’un air entendu et s’arrêter là. Il faut savoir que les fournisseurs d’énergie ont l’obligation de financer chaque année des initiatives promouvant la sobriété énergétique, dont l’efficacité est mesurée par la valeur de certificats d’économies d’énergie (CEE). Côté transport, ces CEE peuvent, par exemple, être achetés auprès des opérateurs de covoiturage (BlaBlaCar, Mobicoop, Karos, etc.) qui en génèrent dès qu’un nouvel inscrit propose un trajet. Une partie de la somme est ensuite reversée sous forme de prime au conducteur. Un mécanisme incitatif pour les utilisateurs, financé par une obligation des fournisseurs d’énergie. Jusqu’ici, tout va bien.
Une enquête du Monde a récemment mis en avant que la valeur de cette économie d’énergie est calculée sur la base de 225 trajets pendant 5 ans pour la courte distance, soit une adoption franche du covoiturage. Or, et c’est là que le bât blesse, plus de la moitié des nouveaux inscrits en 2023 ont fait seulement 10 trajets, le strict minimum pour obtenir la prime, avant de probablement jeter sur le bas-côté ces passagers encombrants. Comme on apprend toujours de ses erreurs, l’initiative a été reconduite telle quelle sur la courte distance par le gouvernement pour 2024.
Dans tous les cas, l’effet du covoiturage via ces plates-formes sur les émissions de CO2, enjeu principal au-delà des économies réalisées par les pratiquants, n’est pas si évident à l’heure actuelle. Le taux d’occupation des véhicules est stable ces dernières années, et des effets du substitution depuis les transports en commun ont déjà été observés sur les trajets domicile-travail qui peuvent annuler les gains espérés. Sur la longue distance, le constat n’est pas forcément meilleur puisque les passagers délaissent généralement le train trop coûteux pour le covoiturage et qu’un tiers des conducteurs ne font les trajets que parce qu’ils peuvent partager les frais. Par ailleurs, le fait que la prime ne bénéficie qu’aux conducteurs, et non aux passagers, n’encourage pas vraiment à se passer de son auto définitivement.
Pour autant, évitons de jeter le bébé avec l’eau du bain, déjà car c’est illégal et aussi parce que ces difficultés soulignent surtout l’intrication des problématiques de mobilité. Pour que le covoiturage soit efficace, il faut que les transports en commun et les trains le soient encore plus (peu chers, fréquents et avec des dessertes bien situées). La pérennisation de ce mode de déplacement au quotidien, pour ceux qui ne peuvent pas se passer de la voiture, dépend bien plus d’une dynamique sociale locale que des plates-formes numériques, qui ne représentent au final que 4 % de ces trajets. Il n’est d’ailleurs pas complètement idiot de penser qu’une partie des primes a finalement profité à des gens qui pratiquaient le covoiturage informel et qui se sont juste inscrits par effet d’aubaine. Une récompense pour les efforts déjà consentis davantage qu’une incitation au changement.
La revue de presse
State of European Transport 2024 - Transport & Environment
L’ONG européenne spécialisée, comme son nom l’indique extrêmement bien, sur les transports et leurs impacts environnementaux, a mis en ligne de beaux graphiques sur l’état du secteur à partir des dernières données disponibles. Rien de bien neuf, mais cela offre une synthèse plutôt complète de la situation, des solutions qui fonctionnent et des fausses bonnes idées. Une autre manière de se rendre compte de la part prédominante des transports dans les émissions européennes et que, malgré la fin de la vente de véhicules neufs thermiques en 2035, nous sommes encore bien loin d’atteindre un objectif net zéro en 2050. C’est fou comme les mauvaises nouvelles passent toujours mieux avec de jolies images.
Voiture électrique : grand tour de vis en vue pour les flottes d’entreprises — Les Échos
Tant qu’on est dans les objectifs non atteints, l’électrification des flottes des grandes entreprises n’est toujours pas dans les clous alors que celles-ci immatriculent presque 6 véhicules légers neufs sur 10. Situation à laquelle veut remédier la proposition de loi du député Damien Adam en imposant des seuils minimums progressifs de renouvellement vers des véhicules à très faibles émissions (20 % en 2024, 30 % en 2025, etc.) et des amendes en cas de non-respect. L’occasion de se rappeler que, jusqu’ici, il n’y avait bizarrement aucune sanction de prévue si les quotas n’étaient pas atteints. Le texte sera présenté en session plénière à l’Assemblée nationale le 30 avril prochain dans un débat qui s’annonce animé comme on dit en démocratie représentative.
The Electric Vehicle Developmental State - Phenomenal World
S’il y a un constat à tirer du monde moderne, c’est que la mode est cyclique comme l’atteste le retour des vinyles ou autres pantalons pattes d’eph que j’aurais personnellement bien laissé dans le passé. Mais je ne m’attendais pas à ce que le fordisme soit de retour dans les années 2020 dans l’automobile. C’est en tout cas de cette manière que Paolo Gerbaudo explique la montée en puissance de BYD, le géant chinois qui est maintenant le plus gros constructeur de véhicules électriques du monde devant Tesla qui, lui, s’apprête à licencier 14 000 personnes après des résultats trimestriels décevants. Par fordisme, on ne parle pas ici du travail à la chaîne, qui n’a jamais disparu, mais bien de l’autre chaîne, celle de valeur, comme on dit quand on est un bon marketeux. BYD a mis toute la production sous son contrôle direct, bien au-delà de la seule fabrication des voitures elles-mêmes : batteries, puces électroniques, mines de lithium et même le fier BYD Explorer n° 1, navire conçu pour nous amener directement quelques milliers de voitures de la marque. Le fordisme est mort, vive le néo-fordisme !
Le vélo, un potentiel inexploité pour améliorer la santé (et le climat) — The Conversation
Une étude récente parue dans The Lancet Regional Health s’est attaquée à évaluer les bénéfices pour la santé du vélo en France. Sur la base de données datant de 2018-2019, on apprend que les Français de plus de 18 ans font en moyenne 2 km à vélo par semaine contre presque 14 km pour un Hollandais de plus de 75 ans. Au-delà de se faire mettre la misère par un papy néerlandais qui fait très certainement du biclou en claquettes et chaussettes, il est estimé que cette faible pratique de la bicyclette permet tout de même d’économiser 4,8 milliards d’euros en évitant certaines maladies et autres décès prématurés. Pour ceux qui cherchent encore quelques milliards, reporter seulement 25 % des trajets de moins de 5 km de la voiture au vélo permettrait d’en mettre 2,6 de plus sous le matelas (et de sauver quelques milliers de vies en bonus). Un bénéfice évidemment absent si seule transition vers les véhicules électriques il y a.
La sélection du blog
Revue de presse de la mobilité. En complément de cette infolettre, Célia Corneil analyse les dernières actualités : le nouveau pass rail amputé, les RER métropolitains en devenir et la restriction des Zones à Faibles Émissions (ZFE) obligatoires aux seules villes de Paris et Lyon.
Les actualités de la Fresque
La Fresque de la Mobilité à l’école. Valéry Pernot revient sur quelques événements récents dans des écoles (de la primaire à l’école d’ingénieur) et sur les évolutions de la Fresque Kids, version jeune public de la Fresque de la Mobilité.
Deux nouvelles fresques chez les Shifters ! Des nouvelles de deux fresques conçues par les Shifters : la Fresque de la Transition Énergétique et la Fresque du Fret. Elles sont en phase de test actuellement. Des compléments utiles à ceux qui veulent dépasser la mobilité des personnes et avoir une vue complète des transports et des implications énergétiques d’une sortie des énergies fossiles.
Les prochains ateliers proches de chez vous (enfin, on l’espère) :
Tous les ateliers sont à retrouver sur la billetterie de la Fresque de la Mobilité.


