Numérique : de l’huile dans les rouages de la mobilité ?
Carburant et infrastructures, ce qui n’est pas rare coûte quand même cher, le tout dans une seule infolettre (gratuite, elle)

Édito
Par Guillaume Bresson
Cela fait deux ans que cette infolettre existe (merci à vous !) et qu’on se dit, presque chaque mois, qu’il n’y a pas de levier ultime pour décarboner la mobilité. Il n’y a que des solutions situationnelles qui se doivent d’être adaptées à un contexte (géographique, social, etc.). Le numérique ne fait pas exception. C’est l’objet d’un rapport récent produit par l’Inspection générale de l’environnement et du développement durable (IGEDD) sur lequel on va se pencher.
Tout d’abord, l’IGEDD partage un premier constat : on ne sait pas trop comment le numérique influence la mobilité. Et c’est dit avec l’aplomb d’une institution qui a pondu un document de 116 pages sur le sujet. Blague à part, cette remarque sert surtout à illustrer que c’est un thème qui est rarement pris en compte ou intégré dans les différentes enquêtes de déplacement des Français. La conséquence directe, c’est qu’on a du mal à l’évaluer et donc à ajuster les outils pour les rendre plus efficaces (quitte à les débrancher) quand cela serait nécessaire.
En première intention, on peut penser que certains usages du numérique réduisent naturellement le besoin de se déplacer (achats en ligne, visioconférences, etc.). Mais, comme à chaque fois qu’on croit tenir une bonne idée, elle demande de la nuance : un trajet évité peut en favoriser un autre, différent, peut-être plus émissif encore.
Dans le simple cas d’emplettes en ligne, plusieurs questions peuvent se poser : est-ce que cet achat aurait eu lieu sinon (et généré un aller-retour) ? Quel est l’impact de la livraison par rapport au fait de se rendre au magasin ? Comment est occupé le gain de temps que représente l’achat en ligne ? Bref, on pourrait aller encore plus loin, mais je pense que ça illustre bien que rien n’est jamais si évident que cela en a l’air.
Toujours sur l’e-commerce (une expression si 2010), le rapport pointe, par exemple, que les courses en « présentiel » (une expression si 2020) sont souvent intégrées dans des trajets chaînés. On s’arrête « en passant » sur le chemin du travail sans que cela implique un énorme détour. Dans l’ensemble, il est noté que le bilan carbone d’un achat en ligne, vis-à-vis de son pendant physique, peut être meilleur pour les personnes à qui cela évite des déplacements spécifiques un peu longs. Cette affirmation est toutefois surtout valide dans le cas d’une livraison standard, sans avion et en limitant les retours.
Le type d’envoi a évidemment son influence. La livraison en point relais est moins émissive en CO2 (de par le côté groupé) qu’un dépôt dans la boîte aux lettres. Pour autant, le résultat final dépend de comment le client va récupérer son paquet. Un tiers des acheteurs utilisent leur voiture. Plus de la moitié des achats sur Internet entraînent un trajet spécifique, ce qui peut inclure d’aller chercher le colis, mais aussi de le retourner ou de le compléter par un achat supplémentaire.
Les retours sont d’autant plus délétères que certaines plateformes s’appuient dessus. La pratique est, dans tous les cas, presque intrinsèque à l’achat en ligne. Toujours dans les effets indésirables, l’e-commerce encourage au fractionnement, à avoir plusieurs paniers séparés sur différents sites qui génèrent autant de livraisons.
La synthèse de l’IGEDD aborde aussi le secteur de la culture et des activités dites sociales, ainsi que la télémédecine et le télétravail (dont on avait déjà abondamment parlé il y a quelques mois). À chaque fois, le constat est similaire : s’il y a bien des avantages dans certaines situations ou pour certaines tranches de population, on ne peut jamais vraiment les généraliser. Dans tous les cas, le numérique modifie nos pratiques et change la manière dont on se déplace sans pour autant supprimer nos déplacements.
Si l’on se défait de ces quelques exemples applicatifs, on peut voir le numérique comme une sorte de dégrippant pour la mobilité. L’information aux usagers en temps réel peut encourager le report modal vers des transports collectifs en réduisant les incertitudes. Cela améliore aussi l’expérience en voiture avec la connaissance de l’itinéraire, du trafic, des stations essence les moins chères, etc., ce qui peut contribuer à sédimenter son usage malgré la présence d’alternatives. On peut également se dire que cela rend plus supportable la pratique de la voiture quand il n’y a pas le choix, ce qui n’est pas un mal.
Le covoiturage, dont on a déjà parlé il y a fort longtemps, est facilité par le numérique, tout en permettant des trajets qui n’existaient pas avant ou qui se faisaient dans des modes moins carbonés. Je pourrais multiplier les exemples, mais je pense que c’est assez clair : intégrer le numérique se fait généralement sans trop de distinction entre ses bons et ses mauvais côtés.
Il s’agit donc de faire le tri entre les comportements et conséquences souhaités du reste. Un travail qui doit se faire à différents niveaux, du plus global jusqu’au bassin de vie. Tout cela commence par une meilleure évaluation de l’impact du numérique dans la mobilité (en incluant toute la chaîne). Le rapport de l’IGEDD met aussi en avant deux points qui me semblent cruciaux : tout le monde n’a pas accès à un ordinateur/smartphone connecté à Internet (ou n’est pas toujours suffisamment à l’aise avec) et il est fondamental de garantir un droit à la mobilité discrète et non tracée. Deux aspects qui soulignent que, si le numérique peut être une (petite) partie de la réponse, il ne peut en aucun cas être la seule.
La revue de presse
Un papier intéressant sur la peur des ruptures d’approvisionnement d’essence, suite au blocage du détroit d’Ormuz, qui engendre… des ruptures, mais temporaires, et des hausses de prix, moins temporaires. En effet, la France ne dépend que très peu du Moyen-Orient pour le pétrole. En revanche, par la magie des marchés mondialisés, le prix du pétrole explose quoi qu’il arrive et cela touche tous les secteurs. Un impact qui finit donc, sans surprise, par se répercuter sur les consommateurs. Une motivation de plus à sortir des énergies fossiles, s’il en fallait.
Les infrastructures sont décidément les stars du moment. Un nouveau rapport concernant celles liées à la mobilité en France est sorti. On y apprend que 3 % du territoire métropolitain est couvert par des infrastructures de transport et que, entre 2011 et 2021, plus de 6 % des espaces naturels consommés l’ont été par le routier. Un gros quart de l’artificialisation provient des routes, places et parkings. Le document rappelle aussi le différentiel d’occupation entre routier et ferroviaire : 4,1 m² pour faire circuler un passager sur un kilomètre par la route contre seulement 0,8 par le rail. Renaturer des espaces passera forcément par des choix sur la mobilité.
Un court post d’Aurélien Bigo, chercheur sur la transition énergétique des transports, qui revient sur l’acceptation des politiques de réduction de la place de la voiture en ville. Il pointe un paradoxe intéressant : les gens sont plutôt d’accord pour limiter l’espace occupé par les automobiles tant que ce n’est pas formulé comme tel. Développer des voies dédiées pour les bus, tramways ou vélos est bien vu alors que diminuer le nombre de stationnements, non. En même temps, enlever des parkings ne constitue pas un projet d’aménagement, contrairement au fait de favoriser d’autres mobilités. Peut-être pas si paradoxal, finalement.
Décarboner le maritime : une opportunité industrielle — ADEME
Un peu moins mobilité, mais transport quand même, l’ADEME fait le point sur la décarbonation du maritime, secteur qui recoupe 3 % des émissions de gaz à effet de serre dans le monde. On y apprend qu’il y a environ 100 000 navires qui circulent (80 à 90 % des marchandises sont transportées par voie maritime) et que ceux actuellement construits, qui tournent au fioul lourd, seront toujours là en 2050. Bref, il faut s’affoler tout de suite. Dans les leviers à court terme, en attendant la bascule sur des carburants de substitution qui peine à démarrer, il est déjà possible de réduire la vitesse des bateaux, d’optimiser davantage la navigation ou d’adapter les navires en service. Le dernier point s’appuie, entre autres, sur du rétrofit en électrifiant partiellement la flotte actuelle ou en ajoutant des voiles. Le vent, on n’en manque pas.
Mon rappel régulier pour celles et ceux qui s’interrogent sur la voiture électrique. Dans ce podcast, Laurent Perron, du Shift Project (et cocréateur de la Fresque de la Mobilité), dissèque la pollution, l’usage en minerais, le recyclage et la durée de vies des batteries, ainsi que les coûts d’achat et d’entretien des véhicules électriques. Il y est aussi question de leur domaine de pertinence. Ça balaye large, donc n’hésitez pas à aller y jeter une oreille si vous avez encore des doutes sur le sujet.
Les actualités de la Fresque
Les ateliers à venir proches de chez vous (enfin, on l’espère) sont à retrouver sur la billetterie de la Fresque de la Mobilité !


